germinal01

06/04/2009

Titeuf

L'expo de Zep sur le zizi a suscité de l'engouement mais aussi des réactions outrées, notamment un courrier publié dans le Matin du 31 mars dernier.
Je publie ci-dessous un texte de Christophe Gallaz qui avait passé dans Le Matin Dimanche du 22 août 2004.
Cela ne signifie pas que j'en partage complètement le contenu, car mes connaissances en matière de BD ne m'y autorise pas. Ce sont néanmoins des réflexions qui m'interpellent à quelque part comme disent les invertébrés. 


Titeuf teuf

Par Christophe Gallaz

Je voulais faire du Gallaz, mais c’est raté. Je voulais jouer les pisse-froid, vous savez, qui déroulent le fil de leur carrière en critiquant tout ce que le peuple adore, et finissent par se faire une réputation consternante d’intellos chiants. Je voulais m’en prendre à Titeuf, ce héros de bande dessinée que l’opinion publique et les médias applaudissent à tout-va depuis bientôt dix ans, et dont un nouvel album va paraître cette semaine au grand soulagement des libraires asphyxiés par la conjoncture.

Je voulais écrire à ce sujet beaucoup de choses: non seulement que la bande dessinée m’agace en général, à quelques exceptions près, tant elle se gave de procédés faciles avoisinant la niaiserie potache, mais que Titeuf me gonfle à titre particulier. J’aurais précisé que la figure de ce petit bonhomme contient en effet déjà, à mes yeux, celle de l’adulte un peu vil à l’œuvre dans nos sociétés actuelles: plus soucieux de débrouillardise que d’intelligence critique, travaillé par le sexe et le cul fantasmés comme des objets, et traversé par des émotions jamais converties en moyens de conscience civique.

J’aurais ajouté que Titeuf est dessiné sans originalité particulière, sur la base rudimentaire d’un module graphique infiniment décliné, comme s’il était lui-même le produit dérivé d’un logo publicitaire comparable à tous ceux qui nous occupent le regard aujourd’hui dans la rue. Et j’aurais surtout noté que son expression verbale est un hymne à la régression généralisée du langage, c’est-à-dire de la pensée, avec ce «pô» débile comme un segment de SMS téléphonique où transiteraient en flux continu, de bip en bip, des histoires de pets dans les préaux.

Après quoi je me serais lancé dans un discours très ample et très profond. J’aurais suggéré que le succès d’une bande dessinée comme celle de Titeuf est tout à fait normal, de nos jours. J’aurais démontré qu’elle est le symptôme parfait de nos sociétés humaines glaciales au fond mais sympathiques en apparence, où le clin d’œil tient lieu de fraternité réelle. Et j’aurais avancé qu’elle est populaire dans la mesure exacte, bien  qu’affligeante, de son caractère non-subversif.

Poursuivant mon raisonnement, j’aurais pointé la misère où sont aujourd’hui plongés, autour de nous, les parents vis-à-vis de leurs enfants. J’aurais signalé la difficulté des premiers à pratiquer un langage qui soit compris des seconds, et leur impuissance à leur transmettre un système de valeurs éprouvé par l’expérience. A cet égard, j’aurais remarqué que Titeuf fonctionne comme un objet transitionnel au rabais: dans le vide mental et psychologique qui sépare les parents de leurs enfants, n’incarne-t-il pas un copain reconnu de part et d’autre?

Après quoi j’aurais esquissé les motifs qui poussent les journaux, les stations radiophoniques et les chaînes de télévision à consacrer à Titeuf, par exemple ces jours-ci, des hectares de plages horaires et de pages imprimées. J’aurais noté que cette bande dessinée-là représente pour la presse un matériau formidablement favorable: les journalistes n’ont aucun besoin d’être cultivés pour le traiter, il est beaucoup plus souriant que n’importe quelle nouvelle en provenance d’Afrique ou de l’Irak, et toutes les composantes du lectorat ou de l’audience s’y intéresseront – les vieux pour savoir ce que deviennent les jeunes, et les jeunes pour savoir ce qu’ils sont eux-mêmes.

J’aurais même évoqué l’auteur de Titeuf, pour conclure, ce Zep ultrasympathique, né en 1967, qui s’appelle en réalité Philippe Chappuis. J’aurais écrit que ce jeune homme forme par excellence la figure de la célébrité révérée par le badaud médiatique moyen d’aujourd’hui: il est admirable comme un champion sportif, puisqu’il accumule les records de vente, bien qu’il soit admirable comme un amateur vertueux, puisqu’il ne se dope pas, tout en étant admirable comme un ami, puisqu’il est resté simple, comme on dit dans les chaumières inventives. Bref, un phénomène éditorial et people dont j’aurais dénudé tous les ressorts, mais vous me connaissez: je ne veux peiner personne, et n’ai rien fait de tout cela.

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Commentaires

Mais ce rien, vous l'avez bien fait.

Écrit par : Mère | 06/04/2009

http://www.migrosmagazine.ch/index.cfm?rub=256

Un article que je vous recommande.
André Duval

Écrit par : Duval André | 06/04/2009

Très bien, et très juste; titeuf est "sympathique" en tant que jeune (on peut lui passer ses tares) MAIS c'est effectivement un modèle franchouillard, vaguement poujadiste et en tout cas apolitique (l'horreur: les gens qui se disent apolitiques sont en général des "complices" de droite pour ne pas dire plus).
Et ce Titeuf est malheureusement le modèle proposé à nos enfants.
Je préférais Bibi Fricotin ou les Pieds Nickelés, mais je suis vieux!

Écrit par : schoellkopf | 06/04/2009

Dommage de reproduire tel quel un article d'il y a 5 ans.
Titeuf est tout simplement le Petit Nicolas d'aujourd'hui !
Pourquoi vouloir faire les rabat-joie ?

Écrit par : ymac | 07/04/2009

Merci d'avoir rappelé ce texte que je ne connaissais pas.
Je crois qu'il est "sain", en effet, de questionner au moins les grands engouements (comme il convient également de se demander quelle part de snobisme interviendrait le cas échéant dans une prise de distance si elle n'était qu'une posture).

Écrit par : Jean Dekkers | 08/04/2009

@ymac
!!!!!! article d'il y a 5 ans ???!!!!!
Cet article et paru dans le Migros Magazine de cette semaine, soit le 6 avril 2009.
André Duval

Écrit par : Duval André | 08/04/2009

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